Journée d’études, Naïvetés (1)

Naïvetés (1)
Première journée : Littérature
Naïveté et morales de l’écart

Si la naïveté n’est pas l’imbécilité, elle demeure une qualité ambivalente, tantôt louée comme le signe de l’innocence, tantôt ridiculisée comme marquée au coin de la bêtise. La naïveté peut être feinte – Socrate n’est-il pas un faux naïf ? – et s’oppose alors à la doxa qu’elle combat et dépasse. À l’autre extrémité du spectre, elle se fait crédulité. On retrouve la trace de cette ambivalence dans les Évangiles et chez Homère au travers du terme « nèpios », employé pour désigner ceux qui ont un rapport privilégié avec le divin et une forme de clairvoyance propre

(« ‘Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits’ ». Matthieu, 11, 25) ou au contraire pour insulter les guerriers jugés puérils et stupides (Iliade, chant XX).

C’est à cette double origine – intellectuelle pour l’Antiquité et spirituelle pour le monde judéo-chrétien – que la naïveté doit une complexité et une richesse particulières en Occident, complexité que l’on retrouve sous d’autres formes en Asie.

Lors de cette première journée d’études, nous proposons une réflexion collective sur la naïveté dans la littérature occidentale, de Montaigne à Anatole France, en passant par Cervantès, Dostoïevski, Adalbert Stifter et Mark Twain.
L’ambivalence de la notion semble devoir être historicisée : de la franchise originelle dont Montaigne s’enorgueillit, on évolue vers la critique, voire la satire. Tantôt faiblesse, tantôt force, la naïveté et ses déclinaisons rhétoriques et fictionnelles apparaît comme une arme redoutable contre la naïveté elle-même.
La notion se prête à un traitement comparatiste en ce qu’elle ne revêt pas le même sens selon les latitudes. Pourrait-on aller jusqu’à dire que certains pays sont plus naïfs que d’autres, comme le pensait Henry James de l’Amérique, opposant l’innocence états-unienne à l’expérience européenne ? En amont, qu’en est-il de la rencontre du « sauvage » et de l’homme « civilisé » ? La naïveté n’est-elle que le jugement porté a posteriori sur une confiance qui se révèle mal placée, auquel cas, elle serait un risque inévitable sur le plan existentiel et indispensable, non seulement au roman de formation, mais aussi au développement du capitalisme, par l’investissement et le crédit.
L’histoire de la naïveté serait alors l’histoire des dévoiements de la confiance dans les rapports de l’Europe au Nouveau Monde, du « blanc » au « natif » d’abord, puis de l’Occident aux prises avec des tensions internes, mais aussi celle des décisions des acteurs économiques, découlant davantage de leurs croyances que de leur rationalité, ainsi que des mesures prises pour limiter les risques inhérents à la confiance.

Y a-t-il des époques, des classes sociales ou des âges naïfs ? Peut-on parler de récits et de styles naïfs, plus ou moins appréciés suivant l’époque et le lieu ? Le personnage naïf est-il toujours un topos satirique qui permet au narrateur de mettre en lumière les vices de ses contemporains, comme dans Candide, ou n’y a-t-il pas des personnages naïfs et « round » (pour reprendre la distinction entre « round » et « flat characters » de Forster), parfois dotés de pouvoirs particuliers, comme le fol-en-Christ russe et ses avatars, héritiers plus ou moins sécularisés de la lignée spiritualiste de la naïveté ?

Le but de cette enquête est d’explorer les multiples facettes d’une notion moins simple qu’il n’y paraît, et ce au travers de trois journées, consacrées respectivement à la littérature, à l’histoire de l’art et aux sciences humaines et sociales.

Journée organisée par Isabelle de Vendeuvre (CRRLPM-RDS-ENS), en collaboration avec le Centre de l’Université de Chicago à Paris.

Programme détaillé de la première journée en PDF

Juin 6 2016 Affiche Naivetés-1