Pauline Bégué

CIEPFC
Doctorante
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Biographie

Date début de l’inscription en thèse (ED 540) : Septembre 2015

Directeur de thèse : Frédéric Worms

Titre de la thèse : Médecin-malade », paradoxe ou paradigme ? Vivre et voir, expérience et récit.

« Médecin-malade ». Cette expression renvoie presque inévitablement chacun à la relation entre un médecin et un malade et suppose une réflexion sur la relation de soin. Il semble ainsi qu’envisager spontanément un médecin qui vit l’épreuve d’une maladie, un médecin malade pourtant, relève du contre-sens tant la contradiction y est interne. C’est précisément cette ambigüité sémantique qui accorde au « médecin-malade » toute son originalité. Nous nous proposons ici de faire du cas particulier du médecin ayant vécu une expérience de la maladie grave, une figure particulière méritant et exigeant même une recherche spécifique. Nous l’appellerons désormais le « médecin-malade » afin de pouvoir souligner ce que cette figure peut nous aider à comprendre ou théoriser de plus général, nous servir à bâtir un instrument d'intelligibilité nouveau.  Cette création conceptuelle n’est pas sans lien avec la réalité observée mais elle en présente une version volontairement stylisée. Nous insistons sur la nécessité de créer un trait d’union entre « médecin » et « malade » afin de souligner ce que nous permet de relier cette figure : des phénomènes potentiellement disparates de l'expérience constituant ainsi une utopie qui doit aider à la réflexion.

Le médecin-malade n’est pas seulement un miroir qui reflète la vie. Il en est un miroir déformant ou plutôt une loupe, qui resserre l'action et les sentiments, qui les condense en les amplifiant, permettant une mise en lumière intensifiée des nœuds et tensions qui s’opèrent dans la société actuelle. Comment ne pas être tenté de penser en terme politique une expérience de vie a priori liée à la sphère intime de l’existence ? Nous faisons ainsi l’hypothèse de voir dans cette figure du « médecin-malade » un idéal-type nous permettant de réfléchir à travers elle à différents phénomènes sociaux et politiques.

Il nous semble que le médecin-malade peut nous permettre de lire le réel sous ses différentes formes empiriques. Il permet de penser la relation de soin – mais pas seulement - à la fois de l’intérieur et des deux cotés de l’asymétrie bilatérale constitutive de la relation. Médecin et malade se définissent réciproquement dans leur rapport à l’autre et s’individualisent différemment de chaque côté du trait d’union. Que recouvre chacun de ces termes ? Comment sont-ils constitués à travers la relation ? La figure du médecin-malade, en apparence singulière mais surtout particulière, réunit en sa personne, deux mondes en apparente contradiction, un hiatus, une « rupture épistémologique » (du corps propre au corps médicalisé, de l’épreuve indicible au discours médical, entre le vécu et le conçu, l’éprouvé et le pensé, l’affect et le concept.) Leur rencontre en lui est l’occasion de « croiser deux discours », de distinguer l’éthos que l’on attribue à chacun des deux rôles, en mettant en tension leur différend. En prêtant attention à ce qui émerge de cette contraction, le médecin-malade pourrait-il nous aider à penser, dans un discours commun, l’union de deux énoncés que tout semble séparer. Peut-il symboliser la possibilité d’une alliance dans la conflictualité, une réciprocité voire une communauté ?

Chez le médecin-malade, les maux se révèlent par l’expérience, de l’intérieure et non plus seulement de l’extérieure. Le chiasme - médecin-malade - sous-tend des contradictions, une conflictualité que rencontre, de fait, le médecin-malade. Il (s’) observe des deux cotés en vivant l’expérience d’une interchangeabilité des places institutionnelles, d’un brouillage des positions, d’une complexification du soi. Par ce renversement des rôles, cette multiplicité des regards, le médecin-malade devient un entre-deux productif qui n’est pas seulement l’entre-les-deux-cotés mais un passage, conduisant à une tierce vision sur l’institution médicale.

Le médecin-malade - qui est non seulement une expérience de vie intime mais aussi une double relation (patient avec ses soignants mais aussi médecin avec ses patients – voir triple si l’on considère sa relation aux proches) - laisse entrevoir une réflexion éthique et politique. Si nous portons au médecin-malade un intérêt éthique mais aussi anthropologique et politique, c’est par le renversement qu’il produit, non seulement de par son inversion (sens, statut, position) mais aussi par la « conversion politique » qu’il engendre. Ce moment du « médecin-malade » permet de dévoiler où en est en la relation de soin et plus généralement les relations particulières entre les hommes. Tout se passe comme si le médecin-malade s’emparait de cet espace conflictuel, de ce trait d’union pour créer un mouvement, un agir autre.

La relation de soin, qui est à la fois relation professionnelle et pédagogique, institutionnelle et sociale, civique, éthique et politique se loge à la frontière entre relation intime et publique. Médecin-malade permet à la fois de penser la relation soignant-soigné mais plus largement la relation d’enseignement et de soin, en tant qu’elle est une relation éthique (responsabilité et réciprocité) mais aussi proprement politique en ce qu’il laisse émerger de par cette « voix différente » un ensemble de conflits et de contradictions, de perceptions et de contre perceptions et en stimulant ainsi un agir politique (entre création et transmission).