Marc Porée, Allégorie et Urgence dans le sous-continent indien (Séminaire Arts et pouvoirs)

Régulièrement censurés ou interdits de publication, au moins dans certains états de l’Inde, les romans de Salman Rushdie se confrontent sans détour à la question de l’arbitraire du pouvoir politique, au sein d’un sous-continent encore traumatisé par son passé colonial. C’était vrai des Enfants de Minuit (1981), sur lesquels on a beaucoup écrit. C’est plus vrai encore de Shame (1984), qui a pour cadre le Pakistan. Comédie noire sur les manquements à l’éthique publique et privée dans la conduite des affaires d’Etat ou de famille, cette cruelle fable politique jette une lumière crue, toujours actuelle, sur les errements, souvent criminels, des différents pouvoirs issus de l’indépendance, en 1947. La dénonciation des dysfonctionnements du politique, si elle procède, presque classiquement, des pouvoirs de satire, recourt aussi à la puissance de l’allégorie. Allégorie de l’artiste en butte à une Weltanschaung dont il conteste la validité ; allégorie de la condition de la femme voilée en pays musulman—les deux ne font plus qu’un dans le chapitre « L’absence de honte d’Iskander le Grand ». Les dix-huit châles brodés par Rani Humayun y rejoignent, mutatis mutandis, la peinture par Goya des Désastres de la guerre. Témoin de la honte trop longtemps occultée du régime mis en place par son époux, la femme-artiste barbouille, en
la brouillant, la belle image d’Epinal du régime de Buttho-Iskander. Dans ce Pakistan fictif, morale personnelle et morale collective sont interrogées sans fard, en lien avec l’interrogation sur la faculté qu’à l’artiste de s’opposer, ou non, à la Terreur. Plus généralement, en effet, la réflexion portera sur l’émergence de toute une série de romans apparus dans le sillage immédiat ou proche de l’instauration de l’Etat d’Urgence (1975-1977), dans l’Inde d’Indira Gandhi. Qu’en est-il donc de cet « écrire en pays terrorisé» (formule inspirée d’Ecrire en pays dominé de Patrick Chamoiseau) ?

Séminaire Arts et pouvoirs. Regards croisés. Chine, Inde, Iran.
Organisé par Isabelle de vendeuvre,  Emmanuel Lincot (ICp)

Conçu comme une réflexion collective dynamique, ce séminaire se donne pour objectif d’apporter une contribution significative à une géographie des arts contemporains en Chine, en Inde et en Iran. D’un point de vue méthodologique, ce travail universitaire est porté par une considération commune selon laquelle, outre la littérature ou les œuvres de pensée, les arts et les pratiques artistiques qui s’y développent permettent de juger de la situation d’une société et de questionner sa mouvante identité.

La satire et, dans le domaine visuel, la caricature, apportent également un éclairage intéressant à la question. Le satiriste/caricaturiste peut alternativement être au service du pouvoir en stigmatisant tout ce qui constitue une déviance par rapport à l’ordre établi – c’est la fonction ancestrale de la désignation du bouc émissaire – ou au contraire porter la voix de la contestation. L’attaque, plus ou moins directe, joue sur une gamme qui va de la dénonciation virulente et explicite aux détours les plus subtils, cette dernière approche pouvant notamment servir de tactique pour contourner la censure. La satire littéraire et visuelle offre un vaste champ de réflexion pour interroger les relations entre arts et pouvoirs.

Relevant à la fois de la littérature comparée et des sciences sociales de la culture, ce séminaire fera intervenir des spécialistes de littérature et d’histoire de l’art, mais aussi des professionnels du monde de l’art.

Pour plus d’informations: isabelle.de.vendeuvre@ens.fr